La photo originelle / Lucie




La photo / Annie-Claire




L'histoire / Jean-Paul

Le premier et le dernier

Matthieu avait encore été choisi en dernier. Cela ravivait en lui les cuisants souvenirs des cours de gym, au collège, pendant lesquels la popularité de chaque élève était comme convoquée devant un tribunal sportif : la constitution des équipes s’achevait immanquablement par l’humiliation du plus faible, du plus marginal, que l’on finissait bien souvent par accepter, avec un dépit ostentatoire, sur injonction du professeur.
Matthieu avait toujours été de ceux-là, en trop, qui mendiaient leur participation à l’exercice, ou plus généralement au simple jeu dans la cours de récréation. Mais il faisait également partie de ceux qui n’avaient jamais renoncé à participer, à s’intégrer. C’est pourquoi Matthieu tentait aujourd’hui de faire bonne figure, de mériter sa sélection dans l’équipe de football en redoublant d’efforts. Malheureusement toute l’énergie du monde semblait mobilisée par les autres coureurs devant lui, et ses pauvres guiboles traînaient en arrière et bientôt il serait distancé.
« Le dernier arrivé est un con ! »
Certes il ne s’agissait que d’un banal entraînement, d’une course idiote entre lycéens de terminale, un de ces jeux puérils comme on serait en droit de les mépriser à cet âge, et pourtant, tout bien considéré, seul comptait pour Matthieu la reconnaissance du groupe, dût-elle passer par ce genre d’exercice. Il aurait donc fallu en remontrer, afficher un air viril, dépasser tout le monde la tête haute sans cracher ses poumons, comme la chose la plus facile et la plus naturelle, comme son quinze de moyenne en philo. Mais Matthieu constatait à chaque nouvelle enjambée que l’auto-encouragement et l’acrobatie intellectuelle produisaient peu d’accélération, et son casque lui enserrait la tête comme un étau ; toute la chaleur nécessaire à la course semblait refluer dans ses parois, la sueur brouillait sa vue et même la grille de protection devenait floue. On était en juin et l’été s’annonçait chaud..
Matthieu baissa les yeux sur le bitume pour se concentrer, et pour éviter de voir se creuser la distance avec l’avant-dernier (quel était son nom, déjà ?). Le goudron vibrait en défilant entre flou et net, petites traînées granuleuses martelées par ses baskets. Des nuances de gris se formaient ici ou là, les lacets bondissant à droite et à gauche, en cadence. Le bruit des semelles collant et décollant l’asphalte brûlant sous le soleil. Ça n’allait pas du tout. Il avait l’impression de consacrer toute son énergie à repousser le sol au lieu d’avancer, et à présent il avait peur de relever la tête pour s’assurer du contraire. Peut-être qu’on entamait une côte. Peut-être seulement un faux-plat. Peut-être aussi allait-il s’évanouir dans un instant.
En pilote automatique, sur batteries de secours : il pensa à ces accidents d’avions où le commandant ne sut jamais, ou trop tard, si l’appareil volait à dix mètres ou dix mille mètres au-dessus du sol ; et pendant un bref instant il connut un état de légèreté et d’abandon, la chaleur dans la tête et la douleur dans les jambes éclipsées du corps ; il arriverait sûrement dernier dans cette course stupide, et devrait l’accepter. Se résigner. Comme il avait accepté toujours d’être dernier partout où il aurait souhaité finir premier, pour être un peu plus aimé et admiré, quand il était premier partout où tout le monde se moquait pas mal d’être le dernier.. C’était un peu comme cette citation des évangiles, unique leçon retenue du catéchisme, et dont il avait tiré une grande consolation durant toute son adolescence : une remarque du Christ à ses apôtres, qu’on entendait peu aujourd’hui... mais la phrase lui échappait (comment avait-il pu l’oublier ?) Mais après tout, cela n’avait pas d’importance, car il ne croyait plus à ces foutaises, il rêvait d’un monde sans classement ni hiérarchie où il n’aurait rien à prouver ni à encaisser et où personne ne lui demanderait de s’intégrer nulle part et tous fraterniseraient spontanément et viens donc draguer les filles avec nous samedi soir.
Évidemment ce n’était guère réalisable. Aussi Matthieu consacra ses dernières forces à relever la tête, histoire de mesurer la distance qui le séparait d’un tel monde : cent mètres au-devant, le reste de l’équipe gravissait la pente avec une aisance presque surnaturelle, et semblait même prendre de la vitesse. Ils traversaient maintenant la rue, et le stade se trouvait environ deux blocs plus loin. Matthieu, constatant son échec, était sur le point de tout abandonner, lorsqu’un car de touristes surgi de nulle part vint percuter le peloton de tête ; le temps de freiner, et trois membres de l’équipe étaient passés sous les roues du véhicule. Les autres s’arrêtèrent immédiatement, stupéfaits, et regardaient sans bouger leurs camarades broyés en lambeaux étalés sur la route. La porte du car s’ouvrit dans un bruit de soudaine dépressurisation, et le chauffeur bondit au-dehors. Il était nu à l’exception d’un pagne ridicule et sale, portait une barbe longue et mal taillée, et saignait au bout de ses quatre membres, et il se tourna vers Matthieu et dit en clignant de l’oeil : « Te souviens-tu de ce que je t’avais promis : Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers. Allez cours ! et dépêche-toi avant que les autres ne se ressaisissent. »
Matthieu doubla tout le monde sans réfléchir, sans perdre de temps et atteignit l’entrée du stade trente secondes plus tard. Là, devant la grille, il ôta vivement son casque, et se retourna en arborant un large sourire, triomphant ; mais il vit qu’il était seul.
Puis, tout bascula.

* * *

Lorsqu’il revint à lui sous l’effet de quelques gifles, Matthieu sentit d’abord son corps lourd reposer sur le trottoir ; puis, ouvrant les yeux, il distingua des visages penchés au-dessus de lui, l’air inquiet ; enfin il s’entendit traiter de mauviette par une voix familière. Il se dit que c’était, au fond, le maximum d’attention qu’il obtiendrait jamais – et il prit son temps avant de se relever.