Episode 7 / Cécile

…une voix masculine très douce résonna à son oreille :
– Alors, inspecteur, après toutes ces années, vous pensez toujours que la télévision sait danser ?
Verzinski résista stoïquement à l'envie de balancer le téléphone contre le mur et entreprit de réciter « Le Zèbre » de Robert Desnos, un poème qui lui avait plusieurs fois sauvé la mise lors de ses crises à l'HP : « lezèbrechevaldesténèbreslèvelepiedfermelesyeuxetfaitrésonnersesvértèbresenhénissantunnair-joyeux... »
Un rire hystérique retentit au bout du fil.
– Alors Verzinski, je tiens Annabella en mon pouvoir et je sais où vous êtes, qu'est-ce que vous comptez faire ?
Un moment de silence s'écoula tandis que Verzinski finissait sa récitation intérieure. La poésie lui laissa l'habituelle sensation de quiétude qu'il lui fallait à ce moment. Il s'éclaircit la voix et répondit :
– Salut, Brad. Je suis content qu'on puisse enfin se parler. Ça faisait longtemps que j'attendais de rencontrer quelqu'un comme toi.
Brad N'Goy marqua une pause avant de répondre.
– Je vais la buter.
– Si tu veux, répondit Verzinski sans hésitation, je ne pourrai jamais me la faire de toute façon alors à quoi bon montrer des sentiments protecteurs improductifs.
Un coup de pistolet retentit, un Lüger manifestement, puis un cri de femme bref, un bruit de chute et le silence.
– C'est drôle, dit N'Goy, je ne pensais pas du tout que ça se passerait comme ça.
– Ah vraiment ? répondit l'inspecteur du ton poli de qui s'enquiert de la météo.
– Ouais. Ça fait 5 ans que je t'étudie, que j'analyse tes actes et tes paroles, et paf, dès que je te rencontre, tu fais complètement autre chose, ça m'épate.
– Les psychiatres m'ont étudié dix ans et il ont fini par me relâcher, répliqua Verzinski avec détachement.
Tout en parlant, il vint s'asseoir dans son vieux fauteuil et étendit ses pieds sur la table basse du salon.
– Brad, reprit-il, c'est drôle que tu n'aies pas pu prévoir ce que j'allais faire car tu es sans doute la personne la plus intelligente que j'ai pu rencontrer.
Un silence hostile lui répondit. Se calant profondément dans le fauteuil, il ouvrit devant lui les micro-dossiers que lui avait laissé la défunte Annabella.
– Toutes ces années passées à mentir, aux fachos comme aux trotskistes, aux ayatollahs écolos et à la bonne vieille droite pourrie, il n'est pas difficile de deviner qu'il y a un plan qui dépasse largement les clivages politiques derrière tout ça.
– Et alors ? demanda Brad.
– Et alors ? répliqua Verzinski, tu veux tous leur mettre dans le baba et je te comprends. Et non seulement je te comprends, mais je veux t'aider.
– Mais pourquoi ?! fut le cri du coeur de Brad N'Goy qui voyait de longues années de solitude militantes s'évanouir devant ses yeux.
– Parce qu'ils m'ont enfermé et castré chimiquement, parce qu'il m'ont rendu à moitié cinglé avec leurs questions et qu'après dix ans, il suffirait qu'ils baladent une belle pépé sous mes yeux pour que je rempile à leur profit.
Verzinski s'aperçut que de la bave coulait sur sa chemise et qu'il était sur le point de recommencer à bégayer. Il se concentra sur le zèbre qui gambadait dans le pré avant de conclure :
– Demain, huit heures devant la Gare de Lyon, ou son équivalent actuel, j'en ai rien à foutre, je te dirai comment les empapaouter dans les grandes largeurs.
Et éclatant d'un rire démoniaque il coupa la communication avant d'aller tranquillement se faire un pack de noodles devant la télévision.

* * *

Comme prévu, il y eu un beau coup de filet quelques semaines plus tard, l'équipe entière de Brad N'Goy fut condamnée à une décérébration progressive devant des journées entières de discours présidentiel. Verzinski, quant à lui, fut renvoyé en HP. On lui retira la puce miniature qui avait permis de suivre ses pérégrinations tout en enregistrant les conversations qu'il avait eues avec les terroristes.
Souriant et bavant, il conserva néanmoins un calme serein, préservé par les derniers vers de Desnos :

Au clair soleil de Barbarie
Il sort alors de l'écurie
Et va brouter dans la prairie
Les herbes de sorcellerie.
Mais la prison sur son pelage,
A laissé l'ombre du grillage..

Tout en grattant d'un air absent le pansement frais qui barrait son poignet.