TV can't dance
Par Cécile / Lucie / Colette / Aurelio / Thomas / Jean-Paul / Annie-Claire, dimanche 23 décembre 2007 à 14:50 /// Synesthésie /// #376 /// rss

On termine l'année avec un mélange des genres initiée par Aurelio avec une vidéo "TV can't dance". Tout le monde a décliné le thème avec un média tiré au sort.
La vidéo // Aurelio
La nouvelle // Jean-Paul
L’inspecteur Thierry Verzinski était de la vieille école et ne comprenait plus le monde autour de lui. Enfin, il en comprenait très bien les rouages – et ce n’était pas pour rien qu’on venait de lui confier cette nouvelle affaire ; mais il ne comprenait pas pourquoi les gens plébiscitaient cet univers médiocre, brutal, et grossier. Tout allait vers le pire, et tous y allaient en chantant, en roller ou en Vélib’, et la dernière fois qu’il était entré dans la chambre de son petit-fils, ce dernier écoutait du rap « anti-keuf » à en crever les tympans. Bref, après six mois de divorce – sa femme l’ayant quitté pour refaire sa vie avec un jeune pigiste de Libération –, l’inspecteur Verzinski enrageait de sombrer, toujours plus bas, dans un cliché moderne d’aigreur et d’impuissance. En d’autres termes, le monde pouvait bien s’écrouler sans qu’il en regrettât le moindre atome.
Afin de chasser cette pensée négative, il se versa un autre verre de whisky ; puis, relevant les yeux vers l’écran du PC, il rejoua la pièce à conviction vidéo depuis le début : toujours cette neige, dansante et hypnotique, et ce message absurde, plein cadre, en caractères gras : « TV can’t dance ». La première fois qu’il l’avait vu, comme tout le monde, en lieu et place du 20 heures sur TF1, son anglais approximatif lui avait permis de traduire : « la télé ne peut pas danser ». Cela n’avait guère de sens, et n’en prit d’ailleurs pas beaucoup plus, lorsque sa jeune collègue lui donna la bonne traduction, à savoir : « la télé ne sait pas danser ». Car on avait beau retourner la phrase dans tous les sens, elle ressemblait toujours à l’assemblage de termes égarés, comme une expérience surréaliste et minimaliste. Et l’on ne pouvait en nier l’étrange beauté.
Bien sûr, cette vidéo pirate n’était pas arrivée de nulle part ; son apparition à l’antenne avait précisément concordé avec l’explosion. Or, logiquement, elle aurait dû en fournir un commentaire, ou formuler une revendication quelconque – mais non, elle se contentait de parader en prime-time, sans rien vouloir dire. Un véritable défi au sens.
Et il fallait bien avouer que c’était tour à tour excitant de contempler cette énigme, et apaisant de laisser bercer son regard par la danse des flocons noirs et blancs. Pour une fois, le vide à l’écran se livrait avec franchise, sans l’habillage hypocrite de la défunte première chaîne. Et ce silence... C’était, probablement, la meilleure émission jamais diffusée sur ce canal ! – Verzinski esquissa un sourire, et remplit encore son verre. Il avait envie d’un cigarette ; il était à court de patches. Buvant d’un trait le liquide ambré, il ferma encore les yeux, anticipant la diffusion de la chaleur dans son corps. Il se repassa mentalement les images de l’explosion.
La tour de TF1 avait projeté, dans un rayon de 200 mètres, les éclats meurtriers de son enveloppe de verre, soufflée comme un alliage de brindilles, avec une facilité déconcertante. Le spectacle de ces milliers de couteaux transparents, retombant comme des flèches à des vitesses vertigineuses, avait été retransmis par toutes les autres chaînes de télévision ; ainsi, l’on avait pu voir un homme cloué au sol par un bloc de verre atteignant deux mètres de haut. Plus loin, un autre avait été décapité. Encore plus loin, un bébé coupé en deux avec sa mère qui hurlait sans bouger. TV can’t dance.
Etienne Mougeotte et Patrick Le Lay en réunion confidentielle au dernier étage de la tour : pulvérisés comme le reste de leurs employés, corps fractionnés disséminés jusque sur les rampes d’accès du périph. TV can’t dance.
PPDA sur le point d’annoncer les titres du 20 heures, privé de retransmission, privé de parole, privé de corps, de décor et d’audience. TV can’t dance.
Sarkozy le lendemain soir sur toutes les chaînes pour une minute de silence, en communion cathodique. TV can’t dance.
Des millions et des millions de téléspectateurs qui ressentent une joie mauvaise en voyant la tour s’effondrer, en split-screen et multi-angles. TV can’t dance.
Bon Dieu ! qui a fait le coup ? TV can’t dance...
La sonnerie Bouygues Télécom, que Verzinski n’avait jamais réussi à désactiver, retentit sur son portable. A cette heure-ci, ce ne pouvait être qu’une mauvaise nouvelle – de son ex-femme ou de son chef ; les yeux rivés sur le fond de whisky posé devant lui sur le bureau, il décida d’ignorer l’appel.
TV can’t dance... considérant le plastiquage de la tour comme un acte de résistance, certains avaient même comparé cette phrase sibylline avec celles diffusées par Londres au début des années 40 : on lui prêtait donc un message codé, un sens réservé aux seuls complices d’un hypothétique complot.
Radio Paris ment,
Radio Paris ment,
Radio Paris est allemand !
Puis célèbre jingle suivi de la voix d’outre-manche, qui déclame sur un ton solennel : « La télévision ne sait pas danser. Je répète : la télévision ne sait pas danser... »
TV can’t dance : peut-être aussi, tout simplement, un cri de victoire.
Verzinski, pensif, agitait son ultime rasade de whisky au fond du verre, en se laissant hypnotiser par le petit tourbillon ; il essayait de se souvenir de la dernière fois où lui et Marianne, son ex-femme, avaient dansé. Mais quelle question idiote, puisqu’il ne savait pas danser ! Cette dernière remarque lui arracha un pauvre sourire... même les initiales concordaient : Thierry Verzinski can’t dance... Puis, soudain, la colère assombrit son visage. Il ressentait une forte humiliation.
Pour se calmer, Verzinski respira profondément. L’enquête n’avancerait pas davantage pour ce soir, et il ressentait déjà les premiers assauts d’une migraine carabinée. La bouteille de whisky, vide, plaidait coupable. Il commençait à se fiche éperdument de résoudre cette affaire : si vraiment l’on cherchait un coupable, désespérément, on n’avait qu’à envahir la Corée du Nord. Histoire de compenser la perte sèche en divertissement causée par le deuil d’un canal hertzien. Kim Jong-Il contre Etienne Mougeotte. Sans blague. Y a pas de raison.
Verzinski savait d’expérience que, parvenu à un stade aussi hasardeux dans ses raisonnements, il devenait urgent pour lui de rejoindre les couvertures – ce qu’il envisageait avec soulagement, à cette heure tardive. Sur le point de mettre son projet à exécution, il fut néanmoins retardé par l’apparition d’un message sur son écran, l’avertissant de la péremption imminente de son anti-virus : on l’invitait aussi, de manière conviviale, sur fond jaune dégradé, à se procurer une nouvelle clé d’activation auprès du fournisseur en ligne, à un tarif préférentiel. Maugréant contre les pompes à fric multi-médias, il referma immédiatement la fenêtre de l’anti-virus ; ce faisant, il se retrouva nez-à-nez avec celle du dessous, dont le lecteur était resté figé sur la fameuse vidéo pirate. Et de cette superposition inopinée surgit aussitôt une mise en rapport lumineuse : virus / vidéo, clé d’activation / TV can’t dance.
Quelque chose claqua dans son esprit, comme une ampoule surchauffée.
Nom de Dieu. C’était donc ça.
Et « ça » méritait bien de réveiller toute la hiérarchie.
Verzinski empoigna son portable et parcourut le répertoire en tremblant. Il avait encore trop bu – constat qu’il s’infligeait chaque soir depuis six mois, avant de s’écrouler inconscient sur son lit. La communication parut mettre des heures à s’établir. Enfin, son supérieur décrocha à la huitième sonnerie, en décochant un juron d’une voix ensommeillée. Verzinski, surpris par le ton de sa propre voix, qui était celle d’un ivrogne surexcité, lâcha dans le combiné :
« Chef ! Ce truc n’est pas un code à décrypter, c’est juste une putain de clé, une clé d’activation ! Et la clé de quoi ? Je vous le donne à dix contre un : c’est la clé d’activation des cellules dormantes du territoire français ! Vous entendez ? Des centaines de téléspectateurs-terroristes pré-programmés qui matent le 20 heures de PPDA depuis vingt ans et qui n’attendent que ça, avec tous ces cerveaux disponibles pour Cocal Quaïda on aurait dû se méfier ! Alors la clé vient de faire sauter le verrou dans leur tête, et c’est parti les gars, faites tout péter ! TV can’t dance, ça vous a fait marrer pas vrai ? Eh ben : surprise ! C’est le coup de feu aux starting-blocks du 100 mètres kamikaze ! C’est le top-départ de la sur-boom terroriste ! C’est la terreur participative de la nouvelle télé-réalité ! Et vous savez quoi ? Mon ex-femme est dans le coup ! C’est elle qui a trouvé cette phrase pour m’humiler en public ! »
Il sembla alors à Verzinski que sa tête implosait comme un tube cathodique, et il sombra dans un coma profond avant d’avoir pu raccrocher.
Lorsqu’il s’éveilla sept jours plus tard, la réalité réapparut graduellement à ses yeux, sous la forme de quatre murs blancs capitonnés, encadrant les dix mètres carrés de sa cellule d’isolement.
Les médecins hésitaient encore à lui parler de la vague d’attentats qui venaient de ravager la France ; en sa qualité d’inspecteur en charge au moment des attaques, on espérait en effet tirer de lui quelques précieux renseignements. Mais cela devrait encore attendre ; pour le moment, l’inspecteur Verzinski tournait en rond dans sa cellule, en imitant des bruits d’explosions, en marmonant qu’il ne savait pas danser, et en bavant sur sa camisole.
La composition sonore // Cécile
La musique // Annie-Claire
La photo // Colette

Commentaires
1. Le mercredi 26 décembre 2007 à 17:40, par ml
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