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A présent tout était fini. Elle contemplait, impuissante, ce qui restait de la fièvre des samedis soirs : une boule disco inerte suspendue au-dessus de Michel, humilié nu sans ses jeans. Oui, ce mannequin, à l’époque on l’appelait Michel, comme ça, pour plaisanter ; il se tenait fier à côté du DJ, qui posait affectueusement sa casquette sur lui avant de s’installer derrière les platines. Les habitués lui faisaient prendre des poses plus ou moins saugrenues, on se photographiait avec lui pour s’amuser. Et Michel vibrait de plaisir sous les torrents de décibels. Sur ses abdos en plastique glissaient les flocons lumineux et les fumigènes en provenance du dancefloor ; le temps se perdait quelque part dans les microsillons des vynils.
Avec nostalgie, elle se souvenait aussi des regards concupiscents des garçons boutonneux, et de l’angoisse des filles trop maquillées. Elle se tenait le plus souvent debout, en marge de la piste de danse, et regardait les corps se déhancher ; pour rien au monde elle n’aurait voulu en faire partie. Dans sa combinaison de Reine Disco elle se contentait de plaire, de sourire, et d’humilier toutes les femmes qui prétendaient approcher de sa perfection. Parfois, lorsque l’aube arrivait, quelques danseurs ivres exténués venaient se prosterner à ses pieds en pleurant et elle triomphait alors comme une déesse, refusant toujours la dernière danse.
De cette période de sa vie elle ne se souvient pas d’avoir jamais vu un seul rayon de soleil. Mais jamais elle n’avait été aussi heureuse, car, alors, seule sa beauté resplendissait dans la nuit.
Aujourd’hui la boule disco ne tournait plus sur son axe, et le monde s’était figé dans cet entrepôt sinistre où Michel pleurait de la poussière.
Mais la musique d’Abba, au son cristallin, résonnait encore dans son esprit, comme une fête interminable ignorant la mort, et elle semblait donner vie encore une fois aux dernières reliques offertes à son regard.
Elle en était là de son abandon aux souvenirs lumineux, lorsque des bruits de pas se rapprochèrent dans l’allée derrière elle. Qui pouvait bien avoir envie de venir observer, en sa compagnie, les vestiges d’un monde ringardisé ? Un collectionneur ? Un simple curieux ? Par intermittence, des petites roulettes grinçaient sur le sol en se dirigeant droit sur elle. Elle aurait souhaité pouvoir se retourner pour jauger l’individu, mais c’était impossible : ses membres refusaient de bouger. Quelque chose venait de s’insinuer en elle, comme un venin ou une piqûre de rappel. Le Dancing Queen d’Abba se disloquait dans sa tête, perdant ses violons, tandis qu’une mélodie glaciale supplantait peu à peu les paroles. Cette invasion sonore s’amplifiait au fur et à mesure que l’individu au chariot à roulettes se rapprochait ; elle luttait ardemment pour raviver le refrain disco, mais à la place c’est une voix blanche qui se mettait à articuler des mots obscurs qu’elle ne comprenait pas. Mais cette musique concurrente qu’elle tentait en vain de refouler, elle l’identifiait pourtant, confusément, comme ce qui avait tout gâché autrefois.
Soudain le chariot s’arrêta derrière elle et les pas la contournèrent, révélant un vieil homme en combinaison bleue, armé d’un balai à plume ; il s’avançait vers elle sans la regarder vraiment, et à présent la musique d’Abba n’était plus qu’un lointain écho, recouvert par la voix blanche se déployant souveraine au-dessus des paillettes, et tandis que l’homme balayait son visage en plastique et son maquillage craquelé, tandis que le souffle court il soulevait son corps raide, dévissait ses jambes et la déposait au fond du chariot, oui, à ce moment elle reconnaissait enfin les paroles proférées comme un automate par la voix blanche et inhumaine :

Showroom dummies
We are showroom dummies
We go into a club
And there we start to dance
Showroom dummies
We are showroom dummies…



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