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Hier, Mark est venu gratter à ma fenêtre. Je lui ai ouvert, ça me faisait plaisir de le voir.

Il avait toujours son pyjama jaune et ses pantoufles en velours. Il a dit qu'il avait besoin de moi. Il avait trouvé où était enterré notre grand-oncle Sandy et surtout, il avait découvert comment rejoindre l'époque où sa tombe était encore accessible, avant que nos parents ne construisent leur maison dessus.

« Il y a un passage dans le couloir, John. Quand tu es face à la fenêtre du bout du couloir, tu comptes quatre pas vers la fenêtre, tu t 'arrêtes et tu dis : « Simetierre, Simetierre, Simetierre », tu comptes jusqu'à trois dans ta tête et tu tends le bras vers la droite, et là, sur le mur, tu sentiras une poignée...
- Il n'y a pas de poignée à cette endroit, j'ai dit. C'est le mur qui nous sépare de la grange. Il n'y a pas de porte et il n'y en a jamais eu.
- Tu ne regardes surtout pas ; il a continué sans faire attention à mon intervention. Il ne faut jamais regarder, tu tournes la poignée, tu ouvres la porte. Je t'attendrais de l'autre côté. »

Je me me suis renfoncé dans mon lit. Je n'avais pas du tout envie d'y aller, mais c'était compliqué de le dire à Marc. Depuis qu'il était mort, il me donnait l'impression que je lui devais quelque chose. Je me redressais en frissonant mais Marc était déjà parti. C'était hier.

*****************

Cette nuit, à nouveau, j'ai du mal à dormir. Je pense à ce qu'il m'a dit. Je déteste faire des choix de ce genre et d'ailleurs j'ai le sentiment que je n'ai pas le choix. Je me lève. Je vais dans le couloir. Je compte mes pas. Je regarde la lune. Je dis « Simetierre » trois fois et je tends la main.

Je sens la poignée.

Je me force à respirer doucement.

Je tourne la poignée, la porte s'ouvre dans un silence total et j'avance dans le noir.

Peu à peu, les ténèbres se dissipent, il me semble distinger une sorte de puit de lumière qui tombe sur une série de petits monticules de terre. Je m'approche. La lumière est chaude, on jurerait un beau soleil d'été, alors que nous sommes en hiver. En y repensant, tout à coup, j'ai froid.

Et puis je remarque un objet coloré à demi enfoui dans la terre d'un des monticules : une balle. Je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps pour la reconnaître.

« Ma balle. »

Je me retourne. Marc est là dans son éternel pyjama jaune.

« Tu te souviens la dernière fois que tu l'as vue, me lance-t-il d'un air de défi. »

Je me souviens oui. C'était l'été quelques jours avant sa mort. Nous faisions une partie avec sa balle toute neuve. Nous étions allés derrière la maison pour avoir la paix. Au deuxième lancer, Marc avait raté la balle, elle était allée rouler du côté du puit et elle avait fini par atterrir dans ce trou que nous n'avions pas le droit d'approcher.

« C'est la tombe de Sandy ? j'ai demandé.
- Non, c'est celle de son chien, m'a dit Marc. Un Rottweiler. La balle est tombée sur sa tombe. Il n'a pas cherché à comprendre, il est venu me chercher deux nuits plus tard. »

Je n'ai rien dit pendant un moment. Alors Marc a soulevé son la veste de son pyjama, il y avait des marques bien nettes sur tout le côté droit, celles de la mâchoire du chien quand il l'avait entraîné avec lui. Des grosses marques rouges sur sa peau pâle.

« Ce n'est pas la tombe d'Oncle Sandy que tu cherchais, j'ai dit.
- Ils sont enterrés côte à côte, il a répondu. Notre cher grand-oncle était cinglé. C'est lui qui l'a demandé.
- Mais alors, j'ai demandé, qu'est-ce qu'il faut faire ? Reprendre la balle ?

Il a hoché la tête.

- Et pourquoi tu ne le fais pas toi-même ? Tu veux que je le fasses, c'est ça ?
- Je peux rien faire ici, il a répondu. Je suis mort. Et toi, il ne t'arrivera rien tant que tu ne touches pas à la terre.
- Bon, j'ai fait.

J'avais confiance en Marc. Je me suis penché avec précaution et j'ai pris la balle entre le pouce et l'index en faisant bien attention de ne pas toucher la terre.

- C'est fait, on rentre ?
- Non.

La voix rocailleuse m'a fait sursauter. Je me suis retourné pour faire face à un homme immense et poilu qui m'a immédiatement fait penser à un mélange entre notre père et un grizzly. J'ai avalé ma salive.

- Oncle Sandy ?
- Pourquoi tu m'appelles comme ça, sale morveux, il a répliqué, j'ai pas de neveux, pas de famille. Et qu'est-ce que tu fabriques avec la balle de Satan ?

Un grognement rocailleux m'a fait dressé les cheveux sur la tête, et à ma droite, tapis derrière le monticule de terre, j'ai vu un énorme chien noir qui me fixait férocement.

- C'est à mon frère, j'ai dit.

Je bégayais, c'était horrible. Le type secouait la tête, manifestement peu intéressé par mes explications. Marc secouait la tête en silence et montrait le chemin par lequel j'étais venu, mais le type bloquait le passage. Il tendit soudain le bras vers moi et sans réfléchir je fis un pas en arrière.

J'entendis le cri de désespoir de Marc et le grognement excité du chien, mais il était trop tard pour réaliser que je m'étais trompé. Je perdais l'équilibre.

Je tombais, tombais.

Le dernier souvenir de cette nuit-là fut celui de la terre et de l'humus qui emplirent soudain mes narines. Et le hurlement de triomphe du chien.