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Anselme avait 28 ans. Il avait les cheveux coupés courts. Il ne portait jamais de baskets. Parfois il faisait de l'humour.

Ce jour-là, je vins le voir dans son laboratoire. Il y avait une grosse boîte noire avec des fils qui sortaient à l'arrière. Je me demandais ce que c'était. Je lui demandais.

« C'est ma dernière invention, dit-il.
– A quoi elle sert ? demandais-je.
- C'est un générateur musical, dit-il. Elle produit de la musique selon des critères donnés.
- Tu l'as déjà essayé ? demandais-je.
- Oui, dit-il. Lundi, je lui ai demandé de me faire une chanson de Michel Legrand. Son gestionnaire de quintes fonctionne bien.
- Ah, c'est bien, dis-je.
- Mardi, continua-t-il, je lui ai demandé de me faire un opéra de Mozart. Mais j'avais oublié de lancer sa base de données en allemand. Alors j'ai un opéra de Mozart en italien.
- Ah oui, dis-je.
- Mercredi, je l'ai confrontée aux Beatles. Elle a fait une petite chanson sur un autobus vert. Le refrain disait : « quand mes enjoliveurs pleurnichent doucement ».
- Tu comprends l'anglais ? m'enquis-je.
- J'ai cherché la traduction dans le dictionnaire, répondit-il.

Il avait l'air de s'excuser.

- Jeudi, je voulais qu'elle me fasse un inédit de Claude François. Elle a buggée sur le premier couplet. Ca parlait de sèche-cheveux. J'ai mis deux jours à la remettre en route. Et puis j'ai eu l'idée d'une nouvelle fonction.

Il y eut un moment de silence.

- Quelle est cette fonction ? demandais-je.
- J'ai décidé de la brancher sur des humains. Je voulais qu'elle génère de la musique en fonction de leurs émotions.
- Ah, dis-je. C'est une idée. Je n'y aurais pas pensé. Je ne savais pas que c'était possible.

Il regardait la machine d'un air lugubre.

- Ça n'a pas marché ? demandais-je.
- Je l'ai branché sur Sophie, dit-il. Elle ne voulait pas mais je l'ai convaincue. Au début, ça ne faisait rien. Et puis on s'est installé sur le canapé pour faire l'amour.
- Ce canapé ? demandais-je.
- Oui, dit-il. Ça s'est mis en route. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite.
- Tu étais occupé, dis-je. Ça peut se comprendre.
- Oui, dit-il. Et puis je me suis aperçu qu'une horrible musique techno-minimaliste envahissait la pièce. A la fois très ennuyeuse et très limitée. Sophie m'a regardé, elle a éclaté de rire. A partir de là, elle n'a plus pu s'arrêter.
- Une musique techno-minimaliste, dis-je, pensivement. Et ensuite ?
- Ensuite, je l'ai trainée dehors par les cheveux. Mais même quand sa tête a cogné les marches de l'escalier une à une, elle ne pouvait plus s'arrêter de rire.

Il soupira.

- Et la machine jouait du Boby Lapointe.



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