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Ils enclenchèrent un interrupteur, regardèrent les flashes crépiter pendant 10 minutes, éteignirent l’interrupteur et rentrèrent chez eux.
Mais juste avant de quitter le laboratoire, Szilard ne pût se retenir d’interpeller Fermi avec la touche rugueuse qui survivait de son accent allemand :
« Je vous l’avais dit, j’en étais sûr. »
Fermi hocha la tête, encore sous le choc de ce qu’ils venaient de confirmer. Tout s’enchaînait avec une logique effrayante que peu de personnes encore pouvaient conceptualiser. Lui-même ressentait encore un léger sentiment de vertige face à ces idées nouvelles et à leurs implications.
« Ca date de ce bon sang de feu rouge, reprit Leo avec fougue. Je vous l’ai déjà raconté, Enrico, je sais, s’excusa-t-il avec chaleur, mais je n’en reviens pas moi-même.
Fermi soupira, gagné par la lassitude et une forme de tristesse qui le guettait depuis plusieurs jours. Ces derniers temps, ils approchaient de connaissances par trop dangereuses pour l’espèce humaine et malgré l’optimisme de son ami, il n’était pas certain que les américains aient plus de force morale que les autres pour en faire bon usage. Au moins, il espérait que son collègue et ami n’allait pas encore lui reparler de l’écrivain.
« Vous n’avez toujours pas lu « La guerre des mondes »… lança Léo d’un ton de reproche.
Raté.
« Vous rendez-vous compte que c’est un écrivain qui nous fait prendre conscience qu’il était possible d’utiliser l’énergie atomique pour en faire un arme ? »
Son sourire narquois acheva de tirer son compagnon de son mutisme.
« Il est un peu facile de s’asseoir devant une feuille blanche et de jouer avec des potentialités, ç’en est une autre de découvrir les éléments qui la rende possible. Je ne critique pas vos intuitions, Leo, elles nous ont singulièrement fait gagner du temps, mais il vaut mieux laisser la littérature aux écrivains et la science aux scientifiques. Ce monsieur Wells s’est aussi aventuré à prédire la machine à voyager dans le temps et je ne m’embarquerais pas dans ce chantier. »
Leo éclata de rire.
« Je suppose que lui aussi doit gagner sa croûte. »
Il y eut un instant de silence alors que les dernières lumières du laboratoire s’éteignaient. Les chuchotements de leurs collègues s’étaient tus. Ils étaient seuls quand Fermi prit son collègue par le bras.
« Vous allez prévenir votre ami Einstein ? »
« Bien sûr, je le tiens au courant de tout ce qui se passe ici. Sans son intervention, on ne m’aurait jamais pris au sérieux. »
« Vous n’avez pas peur qu’il vous en veuille ? »
Leo Szilard se raidit.
« De quoi ? »
« De ces découvertes. De cette puissance que nous leur offrons. Vous savez que le président Roosevelt est entouré de militaires. Ils ne voudront pas employer tout ça à des fins purement dissuasives. »
Fermi se força à ne pas lâcher son collègue. Il fallait bien qu’ils aient cette discussion un jour ou l’autre. Leo Szilard montrait tous les signes habituels de nervosité qui précédaient un éclat.
« Ils ne peuvent pas. Personne ne peut imposer ça à d’autres êtres humains. Ce serait monstrueux. »
Fermi le relâcha lentement. A quoi bon.
« J’ai entendu cet imbécile de Général Groves citer un extrait de je ne sais plus quelle légende indienne… »
« Le « Bhagavad-Gita », le coupa Szilard, c’est le texte favori d’Oppenheim en ce moment, il l’a appris par cœur. »
Un autre instant de silence suivit.
« J’ai déjà eu cette discussion avec Albert, je sais où vous voulez en venir. Mais nous ne pouvons pas attendre que les allemands nous prennent de vitesse dans ce domaine. Que les Etats-Unis soient les premiers à avoir cette arme entre les mains, ce serait un moindre mal. »
Mais Leo Szilard commençait déjà à s’enfoncer dans la nuit :
« A demain, Enrico. »
Enrico Fermi n’eût qu’une brève hésitation avant de le suivre.



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