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Il était 24h17, heure océanique, quand j'approchais des faubourgs d'Alphaville. Le train était d'un vieux modèle, propice à la rêverie nostalgique, mais la situation politico-sociale était, elle, génératrice de cauchemars. La plupart de mes contemporains s'interrogeaient sans doute sur la nécessité d'élire telle icône politique plutôt que telle autre tout en priant pour arriver vivants à leur travail. Moi, je ne prie pas pour ce genre de connerie parce que ça n'en vaut pas la peine, je pense qu'on ne devrait prier que pour obtenir des trucs vraiment extraordinaires comme beaucoup d'argent sans travailler ou un palais pour habiter avec tous ses amis. Si Dieu ne peut faire que des petits miracles de rien du tout alors je ne vois pas l'intérêt, vraiment.

Le train a freiné devant une grande affiche de réclame pour un candidat et j'ai pu constater les derniers progrès des logiciels de création en 3D. Les poils avaient l'air vrais et on voyait même la partie légèrement rouge au coin des yeux. C'est drôle de penser qu'il n'y a pas si longtemps c'était des vrais gens qui se faisaient élire. Depuis que les partis avaient réussi à faire valoir qu'on votait pour des idées et un programme et surtout depuis que la technique avaient permis de faire émerger des créatures virtuelles parfaitement crédibles, on votait pour des candidats virtuels sensés représenter un parti et ses idées. Personnellement, j'ai connu les derniers temps de la démocratie avec des candidats réels et je me souviens très bien de la dernière élection qui avait vu s'affronter un nabot et une imbécile. Enfant, j'avais trouvé ces pantins tellement irréels par leur consensualité que le passage au virtuel ne m'avait pas vraiment choqué.

Le train est reparti, les gens guettaient sans avoir l'air ceux qui venaient de monter dans le train. La plupart des attentats-suicides de ces derniers temps étaient attribués à une catégorie bien particulière de population originaire de l'Indonésie et des îles alentours. Toutes les personnes susceptibles d'appartenir à cette catégorie qui montaient dans le train étaient détaillées de haut en bas, il arrivaient même que des gens descendent pour attendre le train suivant. Comme je ne suis pas très physionomiste, je ne détaillais pas les gens et je ne descendais pas des trains. D'ailleurs j'avais à faire.

J'ai sorti mon ordinateur de poche et j'ai fouillé dans les messages pré-enregistrés. Au milieu des divers textos d'excuses (« je suis en retard... », « je suis au travail... »...), il y en avait un que je souhaitais envoyer depuis plusieurs jours sans parvenir à me décider : « Je t'aime, veux-tu m'épouser ». C'était une formule délicieusement vieux jeu à l'époque du pacs et de ses déclinaisons et j'espérais que Marie-Jeanne aurait au moins un petit sourire en le lisant avant de me répondre avec émotion. J'ai envoyé le message dans une mise en page sans fioritures parce que c'était une fille franche et directe et j'ai attendu.

J'ai attendu.

J'ai attendu.

Dix stations plus tard, je n'avais toujours pas de réponse, pourtant elle m'avait bien tanné pendant des mois pour qu'on « concrétise notre engagement ». Les filles sont bizarres. Mais peut-être était-elle en réunion ou occupée à quelque chose de primordial et n'avait-elle pas encore lu mon message. Peut-être qu'elle l'avait reçu et qu'elle n'y croyait pas. Peut-être que je devrais en envoyer un deuxième pour expliquer qu'il ne s'agissait pas d'une blague ou d'une fausse manoeuvre... Non, me dis-je, ce genre de message ne s'envoie qu'une fois et implique qu'on attende patiemment la réponse de la fille.

J'ai attendu.

Il y a un type qui est monté dans le train. Il avait une veste de cadre avec un badge coloré qui disait « tout est possible » ou une autre connerie du même acabit. Il y avait un truc qui clochait et j'ai mis du temps à me rendre compte de ce que c'était. Le badge était légèrement trop gros et le type avait l'air bizzarement dépourvu de peur à l'inverse des autres voyageurs. Il m'a regardé, je l'ai regardé, j'ai comrpis et il a compris que j'avais compris. Il a aussi compris que je ne bougerais pas je crois (je suis un non-interventionniste) parce qu'il a attendu la station suivante où il y avait vraiment beaucoup de monde pour lever la main vers son badge.

Merde, je me suis dit, je vais mourir. Je vais mourir ce matin. Je n'épouserai jamais Marie-Jeanne.

Et puis je suis mort et beaucoup d'autres gens aussi.



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