Supplice
Par Cécile / Lucie / Colette / Aurelio / Thomas / Jean-Paul / Annie-Claire, dimanche 7 janvier 2007 à 15:46 /// Synesthésie /// #141 /// rss
Le point de départ de la création cette semaine est une de mes photos, intitulée Supplice.
Cécile s'en est inspiré pour écrire une nouvelle, Thomas pour une musique et Jean-Paul pour une vidéo.
Enjoy !


La vidéo
La musique
La nouvelle
Ses ailes repliées, son cou souple penché vers le sol, le dragon était immobile sous la paroi étroite de la grotte. Ses griffes étaient figées sur le roc, ses pattes recourbées, et le seul bruit audible était celui de sa respiration, doux comme le murmure d’une rivière.
- Pourquoi ne bouge-t-il pas? Est-ce qu’il dort?
Péléa entendit sa voix résonner dangereusement sous la voûte, elle avait pourtant pris soin de parler doucement. Si elle avait été seule, jamais elle n’aurait osé s’approcher autant du monstre, qui savait ce qui pourrait se passer s’il ouvrait les yeux. Bien qu’elle ait appris quantité de choses sur les dragons au cours des dernières années avec son maître, elle réalisait chaque jour à quel point ce savoir était limité. Elle frémit quand la voix de son aîné troubla le silence.
- Il n’a aucune raison de bouger. Il n’a pas de sortie possible.
Péléa se tourna vers son maître, déroutée.
- Comment est-il arrivé là?
- Il a dû entrer à la recherche de nourriture. Avec l’hiver il n’y a presque plus rien dehors.
Péléa regarda les écailles noires et les yeux fermés du dragon.
- Que va-t-il lui arriver?
Elle avait peur d’entendre la réponse, avec raison.
- Il va mourir.
La voix de son maître était tristement résignée.
- J’ai déjà entendu une histoire similaire avec un dragon rouge, il a tenté de se frayer un chemin par la force et la montagne toute entière s’est écroulée dans un torrent de feu. On raconte que tous les villages alentour ont disparu brûlés par les flammes ou figés dans la cendre.
Péléa avait elle aussi entendu parler de cette légende, mais le souvenir en était flou.
- N’était-ce pas le dragon rouge qu’on appelait Vulcain?
- Volcan, corrigea son maître.
Péléa hocha la tête et ramena son attention au dragon noir qui semblait dormir.
Après un instant de silence, elle ne put résister:
- Pourquoi n’essaye-t-il pas de sortir, lui aussi ?
- Parce que c’est un dragon noir. Les dragons noirs sont différents, ils ne tuent que les proies dont ils ont besoin et ne se battent que s’ils n’ont pas d’autre choix.
Péléa sentit sa chair se hérisser alors que son maître s’approchait du dragon. Il inspecta les pattes fléchies pour permettre au corps entier de la bête de tenir dans l’espace réduit, les ailes presque entièrement dissimulées dans son dos, et son long coup replié.
- Il est complètement bloqué, s’il bouge il va faire s’écrouler la montagne.
Péléa sentit sa gorge se serrer.
- Il n’a vraiment aucune chance?
- Non, je ne pense pas. Et s’il tente de fuir tout de même, il risque d’entraîner beaucoup d’autres créatures dans la mort, à commencer par nous.
Il se tourna vers sa jeune élève.
- N’oublie jamais cela, même si tu éprouves un sentiment de pitié pour un dragon, d’un seul revers de patte, il peut t’envoyer sur le territoire des ombres.
Mais Péléa ne parvenait pas à fixer son attention sur ces dernières paroles, elle retint son souffle tout en faisant quelques pas vers la bête endormie. De près, les écailles étaient d’un noir luisant, on en distinguait les nombreuses cicatrices, des parties arrachées à moitié recouvertes d’autres écailles plus récentes, mais aussi des endroits qui avaient cicatrisé sans se reconstituer. Les griffes étaient encore plus impressionnantes vues de près. Péléa aurait juré qu’il ne leur suffisait que d’un coup pour dépecer un mouton adulte, sans même parler d’une jeune fille. La tête du dragon était inclinée vers le sol, quelques dents dépassaient de sa gueule et luisaient dans la pénombre.
Soudain, elle fut clouée au sol par deux flammes jaunes, le dragon venait d’ouvrir les yeux.
Sa respiration n’avait connu aucune accélération, et rien n’indiquait qu’il soit contrarié ou inquiet. Elle perdit la notion du temps et ne retrouva ses esprits qu’en sentant la main de son maître sur son épaule qui la tirait violemment en arrière.
- Es-tu folle? Sais-tu depuis combien de temps il est ici? Regarde ses flancs, il est affamé et tu viens te promener sous son museau!
La jeune fille reprit doucement ses esprits. Bien qu’elle soit désormais à une distance raisonnable, la chaleur de ces yeux jaunes ne l’avait pas quittée. Un instant elle s’était sentie dépossédée d’elle-même, comme si son esprit et celui du dragon n’avaient fait qu’un. Elle savait ce qu’elle lui aurait dit si elle avait su parler le langage des créatures anciennes:
- Va-t-en!!! Qu’importent les rocs et la mort qui va naître de ton passage. Meurt en luttant, qu’importe que tu entraînes d’autres créatures avec toi. Tu es grand, tu es puissant, pourquoi craindre de te servir de ta force?
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Son esprit était vide alors qu’elle descendait les flancs escarpés de la montagne avec son maître. Elle ne réalisa pas tout de suite que les cailloux roulaient sous ses pieds et qu’un grondement de tonnerre commençait à retentir.
Son maître, furieux, se retourna vers elle.
- Tu n’avais pas le droit!!!
Il la saisit par le bras et lui désigna les animaux qui fuyaient, les toits du village en contrebas.
- Regarde. Regarde ce qui va disparaître.
Péléa voulut lui répondre qu’elle ne savait pas alors ce qu’elle faisait, qu’elle n’avait pas voulu... Les yeux embués, elle regarda ce qui allait disparaître. Derrière elle, la montagne s’ouvrit en deux dans un grondement de tonnerre, une immense ombre noire s’en échappa avec un cri rauque et triste.
Et Pompéï disparut dans les cendres.

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