Nuit Blanche
Par Cécile / Lucie / Colette / Aurelio / Thomas / Jean-Paul / Annie-Claire, dimanche 31 décembre 2006 à 16:12 /// Synesthésie /// #134 /// rss

La nouvelle
Le néon affichait : « Jon. Kersoliane and co. » comme dans les vieux films : « Jon. » ça voulait dire « Jonas » parce qu'il avait l'impression que ça faisait plus cool, le « co. » avait été initialement prévu pour englober son cousin dans l'entreprise. Et puis son cousin Célio avait décidé de devenir Célia, il lui avait tout de même proposé de devenir associés mais Célia avait décliné l'invitation :
- Laisse tomber, Jon, on va me prendre pour un de tes produits.
Il n'avait pas tort, sa transformation était particulièrement réussie.
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Ce soit là, une tempête d'astéroïdes s'était abattue dans la zone d'émission de « Radio Galaxy One » et il en avait été réduit à ressortir de vieux enregistrements datant de la terre, il y avait cette fille qui chantait :
« I'm a teaser
I'm a virgin
I'm a one night stand
I'm a drug
I'm your slave
I'm a dream to find »
Il entendait à peine les paroles de l'homme qui l'accompagnait et qui assénait à chaque phrase :
« I'm a man » avec une régularité mécanique.
Cette chanson l'avait troublé quand il était adolescent, il avait cherché à en décrypter le sens : la polymorphie de la voix féminine, son ton, sa texture changeante à chaque phrase, la respiration oppressée entre les couplets. Quand il avait commencé à goûter aux charmes des geishas bioniques de Beta, la chanson s'était progressivement effacée pour d'autres refrains chargés de drogues et de frissons artificiellement amplifiés. Il était allé au bout de l'expérience, passant parfois plusieurs nuits blanches de suite sans manger et presque sans boire. À deux doigts de finir comme un de ces pitoyables drogués amnésiques, il avait été sauvés par le mouvement de balancier perpétuel d'un cadeau de son cousin. Quatre boules jointes ensemble par des piques et unies dans un mouvement sans fin. Il les avait contemplées fasciné pendant plusieurs heures. Quand il s'était redressé maladroitement sur ses jambes raides, une geisha avait tenté de le retenir mais c'était peine perdue, il n'était plus sous le charme.
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La lumière du visiophe le ramena à la réalité. C'était un de ses derniers clients, un casse-couilles.
- M. Kersoliane ? Vous êtes-là ?
Il détestait ces personnes qui se croyaient investies d'un pouvoir dès lors qu'elles connaissaient votre localisation géographique.
- M. Serkozy, bonsoir. Quelque chose ne va pas ?
Il se plaça en face du faisceau pour que l'importun puisse le voir.
- Oui, un problème grave, j'ai failli me faire couper la bite.
Il s'efforça de prendre l'air concerné en prononçant la phrase fatidique.
- Vous avez lu la notice ?
Évidemment il ne l'avait pas lue. Comme les 50 précédents malgré ses mises en gardes. Tous ces crétins au cerveau bouffé par la testostérone n'avaient juste pas été capables de réfréner un instant leurs instincts animaux pour agir en être raisonnés. Il y a 10 ans, il était comme eux et ça le désolait.
- J'ai jamais eu besoin de notice pour faire « ça » !
Il hocha la tête avec compréhension.
- C'est un peu pesant comme préliminaire, mais ça peut vous éviter la plupart des déconvenues.
- C'est que j'ai mes habitudes. Votre machin n'en fait qu'à sa tête. Pire qu'une vraie femme.
Il ne put réprimer un soupir en comprenant que le morpion n'allait pas le lâcher avant d'avoir eu gain de cause.
- Avez-vous un appareil de transmutation ?
- Oui.
- Mon numéro ?
- Il est sur l'emballage.
- Les réparations liées à un usage impropre du produit sont à votre charge. Voulez-vous que je vous fasse un devis ?
- L'argent n'a pas d'importance.
Une petite moue suffisante et le client activa son transmutateur. Le sien se mit en mode réception avec un crépitement continu. En quelques instants apparut la silhouette mordorée d'une de ses dernières créations.
La jeune métisse, mélange d'indienne de la terre et de geisha de Beta, n'avait rien perdu sa superbe. Il avait sculpté son sourire mystérieux après un rêve particulièrement paisible. Plus bas, son corps délicat avait été martyrisé. La peau synthétique encore chaude avait été déchirée à plusieurs endroits par la violence des coups. Une de ses jambes avait pratiquement été arrachée, sans doute lorsque l'utilisateur avait dû se dégager d'urgence.
Je fabrique des jouets de luxe pour des gamins trop gâtés, suffisamment riches pour gâcher un travail dont ils n'ont pas idée, se dit-il. Il activa l'androïde d'une pression derrière l'oreille. Elle ouvrit les yeux et tourna son beau visage intact vers lui.
- Bonjour Jonas.
- Bonjour Querida. Peux-tu faire un auto-check ?
Rien n'altéra son sourire quand elle commença sa litanie :
- Nombreuses destructions au niveau du bas-ventre et des jambes. Brûlures superficielles au niveau de la poitrine. Circuits cassés le long de la colonne vertébrale, membres inférieurs immobilisés, appareils génitaux partiellement détruits...
Il s'efforça de sa concentrer sur les détails techniques. Les réparations furent longues et fastidieuses, il fallait changer la quasi-totalité des pièces.
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Une musique stupide tournait en fond depuis que la radio marchait à nouveau. Querida avait retrouvé sa forme parfaite. Il aurait dû activer le numéro du client et la renvoyer dans les plus brefs délais mais il n'était pas pressé de la récupérer endommagée pour de nouvelles réparations. Elle fixait son regard attentif légèrement amusé sur lui, toute sage dans son jogging noir.
Derrière elle défilait les plans en coupe des différents muscles artificiels qu'il avait fallu reprogrammer se contractant par intermittence. Il avait passé particulièrement de temps sur ceux de son entrejambe. Vérifier la réactivité des capteurs, la puissance musculaire, reconnecter le tout et ajouter une sécurité pour que l'autre abruti ne puisse pas se « couper la bite » malgré ses tripatouillages. Il lui avait fallu des mois d'expérimentation pour parvenir aux bons dosages, au bout desquels il avait procédé aux derniers ajustements en testant lui-même ses curieuses créatures. Après plusieurs nuits particulièrement enivrantes, il s'était demandé s'il serait un jour capable d'apprécier de faire l'amour à une vraie femme.
Ce soir-là, en se perdant dans les yeux étoilés de Querida, il se dit que ça n'avait plus guère d'importance.
La photo


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