La création sonore



La musique


La nouvelle

Elle était allée contre la volonté de sa famille pour la première fois de sa vie le jour où elle avait épousé Wilfhem. C'était là un acte grave pour une jeune fille de bonne famille, impardonnable même, et qu'elle était bien en peine de s'expliquer.

Son éducation, ses cours de piano, son apprentissage de la broderie et de la cuisine, tout avait concouru à préparer un mariage avec un homme d'un certain âge, vraisemblablement une connaissance de la famille, ou tout au moins recommandé par un de ses membres, d'une fortune raisonnable et d'une réputation sans tâche. Un homme qui aurait exercé une profession respectable, de préférence dans l'industrie, lui garantissant un revenu et une position sociale en accord avec sa naissance. Elle aurait alors pu jouer son rôle de maîtresse de maison à la perfection, prenant ainsi la relève de sa mère dont les attentions discrètes et les cookies du dimanche avaient gagné l'approbation générale. Au lieu de cela, elle avait  choisi de se marier hors de sa caste, contre la volonté de ses parents et avec un étranger qui plus est, issu de ce pays à demi sauvage que représentait le Canada.

C'était finalement cela que personne ne pouvait décemment lui pardonner et le fait que ledit étranger soit un lapin géant de six pieds et demi de haut n'était somme toute qu'un détail.

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Il avait fallu quitter la douce ville d'Epinal où elle avait toujours vécu pour s'installer à Lyon, cité bruyante et enfumée, mais où Wilfhem bénéficiait d'une chaire de Botanique à l'université Claude Bernard. Ils avaient trouvé une petite maison au-delà sur les contreforts de la colline de Fourvière et Wilfhem qui adorait marcher faisait de là tous les trajets à pied, qu'il s'agisse de se rendre à l'université pour ses cours, dans un des parcs qui agrémentaient la colline de Fourvière ou au petit laboratoire qu'il partageait avec son collègue et ami de longue date : Carmichaël.

Bien qu'elle perçoive la nécessité pour Wilfhem de faire un peu d'exercice (après tout il avait troqué les forêts infinies du Canada pour un trois pièces en ville) et le plaisir qu'il retirait à flâner le nez au vent de ce petit trot irrégulier qu'elle connaissait si bien, elle ne pouvait se résoudre à le laisser partir qu'à contrecœur tant elle savait les réactions imprévisibles que son apparence pouvait provoquer. Dès qu'il passait les portes de l'Université Claude Bernard, son statut de professeur le protégeait, il était connu et reconnu comme un expert dans son domaine. N'avait-il pas révolutionné la connaissance de la flore en milieu forestier, répertoriant une centaine de nouvelles espèces dont ses collègues n'avaient même pas idée ? Il était brillant, elle le savait, et il avait de la botanique une approche intime et intuitive avec laquelle on ne pouvait rivaliser. Il avait soif de savoir, d'expérience et de reconnaissance.

Souvent, il travaillait tard, et quand elle venait se rappeler à lui, tombante de sommeil, il frottait affectueusement son menton sur le dessus de sa tête et s'excusait, de cette voix basse et cursivement nasillarde qui la faisait toujours frémir :
–       « Il faut que je termine, Hortensia, demain j'ai une conférence devant des spécialistes de tous les pays et le Recteur de l'Université, je ne voudrais pas qu'un seul d'entre eux puisse dire que je ne mérite pas largement ma place. »
–       Je croyais le texte de cette conférence fini et corrigé depuis plus d'une semaine, ne devrais-tu pas plutôt prendre du repos pour être en pleine forme demain ?
–       Le texte est bon, mais ce n'est pas assez, je le veux brillant et sans réplique. Je veux les éblouir, je veux qu'ils oublient mon apparence et leurs préjugés stupides enfouis derrière des sourires de façade. Je veux qu'ils m'admirent totalement et qu'ils reconnaissent enfin ce qu'un lapin ordinaire peut apporter à la science par son expérience de la forêt et des mille petits détails dont eux, ronds-de-cuir, n'ont même pas conscience.
–       Tu n'es pas un lapin ordinaire, avait-elle glissé en caressant doucement son nez et ses moustaches, tu es un « Sylvilagus floridanus giganticus » et je ne vois pas comment aucun d'entre eux pourrait l'oublier.
Il avait souri et elle était venue se blottir contre lui, déjà à demi rassurée par la douceur de son poil et cette chaleur si apaisante dont elle ne pouvait plus se passer. Leur relation, après l'année torride qui avait suivi leur mariage, les danses frénétiques qui prenaient Wilfhem dès qu'il voyait le rouge monter aux joues de son épouse, leur relation s'était quelque peu assagie pour entrer dans une période de tendresse fusionnelle, qui contrastait curieusement avec l'atmosphère générale faite d'angoisse et de menaces voilées.

Elle avait peur en le voyant partir le matin, elle tremblait dès qu'il avait plus de quelques minutes de retard le soir et ce n'était que les volets fermés, quand elle s'installait dans un coin de la pièce où il travaillait, qu'elle pouvait se détendre. Bercée par la chaleur du feu, elle levait de temps à autre les yeux de son ouvrage pour contempler le dos massif de son époux attablé à son bureau. Le crissement de sa plume était troublé par intermittence par un mâchonnement nerveux du bout du crayon. Il ne se servait jamais de crayon pour écrire mais en faisait une grande consommation pour s'user les dents et se calmer les nerfs.

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Vint le jour de la conférence puis le soir. Postée à la porte de la maison, elle attendait avec impatience de voir sa haute silhouette au coin de la rue. Elle priait pour qu'il n'ait pas à nouveau croisé ces infâmes morveux du voisinage qui l'avaient un jour poursuivi de leurs rires et de leurs moqueries, le traitant de « sac de poils », de « civet géant » et autres horreurs qu'elle avait entendues avec incrédulité de la fenêtre de la cuisine. Wilfhem était rentré, plus nerveux qu'à son habitude, pour s'enfermer sans un mot dans son bureau où il avait travaillé, seul, une grande partie de la nuit. Dans le lit conjugal, enfouie sous une couche épaisse de couvertures qui n'avaient pas suffi à la réchauffer, elle avait pleuré en silence, de peur, de tristesse et de dégoût.

Elle aurait tant voulu être là, cet après-midi pour attraper un par un ces petits chenapans par l'oreille et les traîner devant leurs parents afin qu'ils reçoivent une correction bien méritée. Mais Wilfhem répugnait à faire appel à une aide extérieure pour résoudre ses propres problèmes, prétextant qu'il avait beau être un lapin, il n'en était pas pour autant lâche. Quelque part, elle le soupçonnait de s'être convaincu qu'il pouvait gagner au fil de son avancée dans le monde, une assurance qui finirait bien par faire taire même les plus ignorants des gamins de Fourvière, et qu'en attendant d'avoir mérité ce respect général, ses ennuis étaient mérités. Elle ne savait comment lui dire qu'il se trompait. N'avait-il pas trouvé le moyen de juguler sa peur en lui trouvant une porte de sortie, même illusoire ? Que se passerait-il si elle révélait qu'aucun diplôme aucune conférence ne pourrait lui gagner le respect de sales petits morveux ignorants et cruels, trop heureux d'avoir trouvé un adulte qui n'osait pas se défendre et qu'ils pouvaient torturer à leur guise ?

C'était dans cet état d'esprit tourmenté qu'elle attendait Wilfhem sur le pas de la porte, l'oreille au aguets. Comme le soir tombait, et qu'elle était toujours sans nouvelles, elle résolut de se rendre au laboratoire de Carmichaël, sans doute il pourrait lui dire où se trouvait son mari.

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Le laboratoire se trouvait dans une des petites rues passantes du centre ville. Elle n'eut que deux coups à frapper pour que la porte s'ouvre brutalement. Carmichaël se trouvait là, très pâle, et elle sentit à la manière dont l'espoir quittait son visage que ce n'était pas elle qu'il attendait, son coeur se serra.
« Carmichaël, pardon de vous déranger, je cherche...
–       Je sais, répondit -il simplement, puis il s'écarta pour la laisser entrer.

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La conférence avait été un désastre, pire que tout ce qu'elle avait pu imaginer. Un des invités venu d'Allemagne n'avait rien trouvé de mieux que de se faire accompagner à la conférence de son dogue. Ce devait être interdit bien sûr, reconnut Carmichaël, mais comme il avait clamé haut et fort à l'entrée que puisqu'un « lapin » faisait la conférence il ne voyait pas pourquoi son « chien » ne pourrait pas y assister, personne n'avait osé lui interdire l'accès d'autant que le chien était un énorme molosse au poil noir et aux canines énormes. Il s'était assis au premier rang et dès l'entrée de Wilfhem, le souffle rauque du chien s'était accéléré tandis qu'il avait fixé ses petits yeux porcins de tueur sur le conférencier pétrifié.

J'ai honte, avoua Carmichaël, mais j'avoue que je suis comme Wilfhem, je déteste les chiens, et je n'ai pas osé intervenir. Je me suis contenté de me tenir près de la tribune, entre mon ami et ce détestable Allemand qui ne prenait même pas la peine de cacher son sourire. Le chien était surexcité, on sentait les muscles de son cou tendus vers sa proie, il n'avait sans doute jamais vu de lapin aussi gros, pas même en rêve et il était en transe. La conférence en a beaucoup souffert. Wilfhem avait perdu la plupart de ses effets qui tenaient son auditoire en haleine. La pensée était fine, l'analyse brillante comme d'habitude, mais son débit haché et ses pauses incessantes ont achevé de dégoûter l'auditoire. À la pause de midi, plus de la moitié du public a quitté la salle pour ne pas revenir et ceux qui sont revenus ne cachaient plus leur ennui.

Et puis cet Allemand a dit quelque chose d'horrible. Mais quoi ? Elle s'aperçut que sa voix tremblait. Carmichaël eut un moment de pause qui lui sembla une éternité avait de pousser un long soupir contraint. Je ne peux pas, avait-il fini par murmurer, j'ai trop honte de ce que j'ai entendu. Wilfhem a quitté la salle sans un mot et personne ne l'a retenu.

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Elle était rentrée chez eux en courant, mais il était trop tard. Elle avait trouvé la porte entrouverte et dans la cuisine un broc à demi rempli d'une substance marronâtre. Il lui en avait parlé au tout début de leur mariage pour la mettre en garde de ne pas y toucher. Il s'agissait d'un mélange de plantes toxiques et de poison d'arachnide; capable de dissoudre le corps d'un adulte en quelques minutes. Elle avait cru comprendre qu'il en était l'auteur mais sans qu'il lui précise exactement quelles pensées morbides avaient présidé à son élaboration. Sans doute un héritage funeste de ses années de coureur des bois.

Poussant un cri strident, elle se laissa tomber sur le corps encore chaud pour constater avec horreur qu'il avait déjà perdu toute consistance, les os réduits à l'état de bouillie, les muscles fondus, seule la peau avait gardé toutes les qualités de la vie. Un curieux jus rougeâtre s'échappa de sa bouche lors qu'elle pesa contre lui, comme si le secouer pouvait encore le sortir de ce mauvais rêve.

Elle crut percevoir les rires des enfants, le souffle rauque du chien alors qu'elle éclatait en sanglots, serrant le corps de son mari ou plutôt ce qu'il en restait : de quoi faire le plus grand et le plus beau manteau en lapin qu'aucune femme ait jamais porté.



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